Il y a 60 ans, l’amarrage Gemini 8-Agena qui a failli tourner au drame
Il y a 60 ans, l’amarrage Gemini 8-Agena qui a failli tourner au drame
© NASA

publié le 17 mars 2026 à 13:00

1073 mots

Il y a 60 ans, l’amarrage Gemini 8-Agena qui a failli tourner au drame

Le 16 mars 1966, débutait le sixième vol habité du programme Gemini de la Nasa, jalon essentiel pour la préparation des missions lunaires Apollo.


La Lune en ligne de mire

Succédant aux vols Mercury (dont les objectifs étaient en 1961-1963 d’envoyer dans l’espace les premiers hommes, d’étudier les effets de la micropesanteur sur le corps humain, de valider le système de récupération du vaisseau), les vols Gemini préparent en 1965-1966 les astronautes aux vols de longue durée (avec des sorties extravéhiculaires ou EVA), permettent de tester des équipements en conditions réelles et d’effectuer des manœuvres orbitales indispensables pour réussir le débarquement lunaire prévu dans le programme Apollo qui doit suivre.

 

Caractéristiques générales et premiers vols

D’une masse de 3,5 tonnes et ayant la forme d’un cône d’une longueur de 5,8 m pour un diamètre maximal de 3 m, la capsule Gemini doit emporter un équipage de deux astronautes (d’où son nom) pour une durée de plusieurs jours, simulant (pour certains vols) une future mission lunaire Apollo. Le vaisseau est composé de deux parties : un module de service et un module de rentrée dans lequel se trouvent les astronautes. Quant au lanceur, la Nasa fait appel au missile balistique intercontinental Titan II, le seul qui est alors capable de placer une charge de plus de 3 tonnes sur une orbite basse.

Au moment où s’apprête à partir Gemini 8, cinq vols ont déjà été entrepris : Gemini 3 (Virgil Grissom, John Young) le 23 mars 1965, Gemini 4 (James McDivitt, Edward White) les 3-7 juin 1965, Gemini 5 (Gordon Cooper, Pete Conrad) les 21-29 août 1965, Gemini 6 (Walter Shirra, Thomas Stafford) les 15-16 décembre 1965, et Gemini 7 (Frank Borman, Jim Lovell) les 4-18 décembre 1965. Tous ces vols ont permis de valider le vaisseau et le réseau de suivi terrestre, de réaliser diverses manœuvres orbitales et d’effectuer la première EVA (3 juin 1965).

 

La mission Gemini 8

Lancé le 16 mars 1966 à 16 h 41 TU, Gemini 8 emmène Neil Armstrong (commandant de bord) et David Scott (pilote) sur une orbite basse comprise entre 160 km (périgée) et 272 km (apogée). Au cours de la semaine prévue, plusieurs objectifs leur sont assignés : réaliser des expériences scientifiques, médicales et technologiques, effectuer un rendez-vous et un amarrage avec l’engin-cible Agena, et entreprendre une EVA à l’aide d’un système de propulsion permettant à un astronaute de se déplacer de manière autonome (à environ une trentaine de mètres du vaisseau).

3 h 41 min plus tôt, l’engin-cible Agena a été lancé et placé sur une orbite circulaire de 298 km. Pour rejoindre Agena, neuf corrections de trajectoire sont nécessaires à Gemini. A 23 h 15 TU, Gemini s’emboîte dans l’engin-cible. Armstrong et Scott viennent de réaliser le premier amarrage de l’histoire.

 

L’incident

Soudain, l’équipage ressent un balancement avec des mouvements incontrôlables : le vaisseau subit un important roulis. Le « train » Gemini-8-Agena se met à tourner sur lui-même. Pour stopper au plus vite la rotation, Armstrong actionne des propulseurs du vaisseau Gemini. Vers 23 h 45, Gemini se détache d’Agena. La situation semble solutionner. Toutefois, le vaisseau reprend sa rotation, l’équipage comprend alors que le problème provient d’un micropropulseur de Gemini. La situation devient critique, le vaisseau tourne sur lui-même de plus en plus vite, les astronautes ont de plus en plus de difficulté à bouger et même à lire les cadrans. Armstrong actionne les propulseurs du système de contrôle de rentrée à l’avant du vaisseau pour compenser et stopper la rotation.

Toutefois, pour poursuivre la mission, l’équipage ne dispose plus qu’environ 25% du carburant nécessaire aux diverses manœuvres, dont celles pour la rentrée atmosphérique. Les responsables au sol décident le retour d’urgence du vaisseau, annulent le reste de la mission qui, au total, aura duré 10 h 41. George Muller, responsable des vols habités à la Nasa, déclare que « personne ne sait exactement ce qui s'est passé, si ce n'est que l'incident a été très sérieux et que les pilotes ont eu de grandes difficultés à reprendre le contrôle de la cabine et à la ramener à terre ».

 

Les causes de l’incident

Il faut plusieurs jours pour que des éléments de réponses apparaissent. Le 22 mars, Le Monde rapporte que « la nature de l'incident qui a causé la brutale interruption du vol de la cabine spatiale américaine Gemini-8 est maintenant connue : c'est un court-circuit dans le dispositif de contrôle d'attitude de manœuvre de la cabine. Il s'agit donc d'une simple défaillance technique, et, contrairement à ce qui se serait passé si cet incident avait dû être attribué à un phénomène inattendu provoqué par la jonction des deux engins spatiaux, le prochain vol Gemini ne se trouvera sans doute pas retardé ». Le rapport de la Nasa spécifie en effet que l’incident a été provoqué « par le moteur de contrôle d’attitude numéro 8, dont une valve s'est bloquée en position ouverte à la suite d'un court-circuit ». Le problème identifié et corrigé, le programme Gemini peut se poursuivre. La mission suivante (avec Thomas Stafford et Eugen Cernan) décolle le 3 juin suivant…

Le drame a bel et bien été évité grâce à la réactivité des astronautes en général, de Neil Armstrong en particulier. Le sang-froid et l’habileté de celui-ci à gérer une crise contribueront à ce que les responsables de la Nasa le choisissent pour être l’un des premiers hommes à effectuer le premier alunissage.

 

Quelques références

- Un ouvrage général : Escaping the bonds of Earth : the fifties and the sixties, Ben Evans, Springer / Praxis, 2010.

- Deux articles : « Les techniciens ne peuvent expliquer les raisons de l’incident qui a entraîné la perte de contrôle de Gemini-8 », Nicolas Vichney, in Le Monde, 19 mars 1966. « L’incident qui a interrompu le vol était dû à une défaillance du dispositif de contrôle d’attitude », Nicolas Vichney, in Le Monde, 22 mars 1966.

- Un documentaire de la Nasa sur la mission Gemini 8 : « Gemini 8 This is Houston Flight », Periscope Film, 1966.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence

Commentaires
17/03/2026 13:00
1073 mots

Il y a 60 ans, l’amarrage Gemini 8-Agena qui a failli tourner au drame

Le 16 mars 1966, débutait le sixième vol habité du programme Gemini de la Nasa, jalon essentiel pour la préparation des missions lunaires Apollo.

Il y a 60 ans, l’amarrage Gemini 8-Agena qui a failli tourner au drame
Il y a 60 ans, l’amarrage Gemini 8-Agena qui a failli tourner au drame

La Lune en ligne de mire

Succédant aux vols Mercury (dont les objectifs étaient en 1961-1963 d’envoyer dans l’espace les premiers hommes, d’étudier les effets de la micropesanteur sur le corps humain, de valider le système de récupération du vaisseau), les vols Gemini préparent en 1965-1966 les astronautes aux vols de longue durée (avec des sorties extravéhiculaires ou EVA), permettent de tester des équipements en conditions réelles et d’effectuer des manœuvres orbitales indispensables pour réussir le débarquement lunaire prévu dans le programme Apollo qui doit suivre.

 

Caractéristiques générales et premiers vols

D’une masse de 3,5 tonnes et ayant la forme d’un cône d’une longueur de 5,8 m pour un diamètre maximal de 3 m, la capsule Gemini doit emporter un équipage de deux astronautes (d’où son nom) pour une durée de plusieurs jours, simulant (pour certains vols) une future mission lunaire Apollo. Le vaisseau est composé de deux parties : un module de service et un module de rentrée dans lequel se trouvent les astronautes. Quant au lanceur, la Nasa fait appel au missile balistique intercontinental Titan II, le seul qui est alors capable de placer une charge de plus de 3 tonnes sur une orbite basse.

Au moment où s’apprête à partir Gemini 8, cinq vols ont déjà été entrepris : Gemini 3 (Virgil Grissom, John Young) le 23 mars 1965, Gemini 4 (James McDivitt, Edward White) les 3-7 juin 1965, Gemini 5 (Gordon Cooper, Pete Conrad) les 21-29 août 1965, Gemini 6 (Walter Shirra, Thomas Stafford) les 15-16 décembre 1965, et Gemini 7 (Frank Borman, Jim Lovell) les 4-18 décembre 1965. Tous ces vols ont permis de valider le vaisseau et le réseau de suivi terrestre, de réaliser diverses manœuvres orbitales et d’effectuer la première EVA (3 juin 1965).

 

La mission Gemini 8

Lancé le 16 mars 1966 à 16 h 41 TU, Gemini 8 emmène Neil Armstrong (commandant de bord) et David Scott (pilote) sur une orbite basse comprise entre 160 km (périgée) et 272 km (apogée). Au cours de la semaine prévue, plusieurs objectifs leur sont assignés : réaliser des expériences scientifiques, médicales et technologiques, effectuer un rendez-vous et un amarrage avec l’engin-cible Agena, et entreprendre une EVA à l’aide d’un système de propulsion permettant à un astronaute de se déplacer de manière autonome (à environ une trentaine de mètres du vaisseau).

3 h 41 min plus tôt, l’engin-cible Agena a été lancé et placé sur une orbite circulaire de 298 km. Pour rejoindre Agena, neuf corrections de trajectoire sont nécessaires à Gemini. A 23 h 15 TU, Gemini s’emboîte dans l’engin-cible. Armstrong et Scott viennent de réaliser le premier amarrage de l’histoire.

 

L’incident

Soudain, l’équipage ressent un balancement avec des mouvements incontrôlables : le vaisseau subit un important roulis. Le « train » Gemini-8-Agena se met à tourner sur lui-même. Pour stopper au plus vite la rotation, Armstrong actionne des propulseurs du vaisseau Gemini. Vers 23 h 45, Gemini se détache d’Agena. La situation semble solutionner. Toutefois, le vaisseau reprend sa rotation, l’équipage comprend alors que le problème provient d’un micropropulseur de Gemini. La situation devient critique, le vaisseau tourne sur lui-même de plus en plus vite, les astronautes ont de plus en plus de difficulté à bouger et même à lire les cadrans. Armstrong actionne les propulseurs du système de contrôle de rentrée à l’avant du vaisseau pour compenser et stopper la rotation.

Toutefois, pour poursuivre la mission, l’équipage ne dispose plus qu’environ 25% du carburant nécessaire aux diverses manœuvres, dont celles pour la rentrée atmosphérique. Les responsables au sol décident le retour d’urgence du vaisseau, annulent le reste de la mission qui, au total, aura duré 10 h 41. George Muller, responsable des vols habités à la Nasa, déclare que « personne ne sait exactement ce qui s'est passé, si ce n'est que l'incident a été très sérieux et que les pilotes ont eu de grandes difficultés à reprendre le contrôle de la cabine et à la ramener à terre ».

 

Les causes de l’incident

Il faut plusieurs jours pour que des éléments de réponses apparaissent. Le 22 mars, Le Monde rapporte que « la nature de l'incident qui a causé la brutale interruption du vol de la cabine spatiale américaine Gemini-8 est maintenant connue : c'est un court-circuit dans le dispositif de contrôle d'attitude de manœuvre de la cabine. Il s'agit donc d'une simple défaillance technique, et, contrairement à ce qui se serait passé si cet incident avait dû être attribué à un phénomène inattendu provoqué par la jonction des deux engins spatiaux, le prochain vol Gemini ne se trouvera sans doute pas retardé ». Le rapport de la Nasa spécifie en effet que l’incident a été provoqué « par le moteur de contrôle d’attitude numéro 8, dont une valve s'est bloquée en position ouverte à la suite d'un court-circuit ». Le problème identifié et corrigé, le programme Gemini peut se poursuivre. La mission suivante (avec Thomas Stafford et Eugen Cernan) décolle le 3 juin suivant…

Le drame a bel et bien été évité grâce à la réactivité des astronautes en général, de Neil Armstrong en particulier. Le sang-froid et l’habileté de celui-ci à gérer une crise contribueront à ce que les responsables de la Nasa le choisissent pour être l’un des premiers hommes à effectuer le premier alunissage.

 

Quelques références

- Un ouvrage général : Escaping the bonds of Earth : the fifties and the sixties, Ben Evans, Springer / Praxis, 2010.

- Deux articles : « Les techniciens ne peuvent expliquer les raisons de l’incident qui a entraîné la perte de contrôle de Gemini-8 », Nicolas Vichney, in Le Monde, 19 mars 1966. « L’incident qui a interrompu le vol était dû à une défaillance du dispositif de contrôle d’attitude », Nicolas Vichney, in Le Monde, 22 mars 1966.

- Un documentaire de la Nasa sur la mission Gemini 8 : « Gemini 8 This is Houston Flight », Periscope Film, 1966.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence



Commentaires